L’orange mécanique ?

vendredi 10 mars 2006, par Professeur Rudy Corinhée

Je sais maintenant que le Gille de Binche n’est pas le seul à y donner des oranges le jour du Mardi-Gras. L’une des trois sociétés carnavalesques dites « de fantaisie » jouit aussi de ce privilège : celle des Paysans. Et s’il y a lancer d’oranges, il y a porteur d’agrumes. J’ai la chance de participer au cortège du mardi après-midi à ce titre.

Porter des oranges, ça me faisait d’abord penser à une visite en prison. Finalement, c’est infiniment plus sympathique. Et pourtant, les grilles et barricades qui protègent les portes et fenêtres le long du trajet pourraient faire craindre d’être enfermé à l’extérieur pour de bon...

Les presque soixante Paysans, des enfants et des jeunes, sont impatients de commencer à canarder. Ils prennent leurs gibecières pour des cartouchières. Derrière eux : la fanfare et les tambours, prêts à interpréter l’un des vingt-six airs traditionnels. Devant eux : les réserves d’oranges et les portefaix. A gauche comme à droite : la foule.

Une détonation retentit. C’est parti. Quelqu’un a tiré le premier. Ils peuvent donc y aller. Pour le porteur, il s’agit de marcher à reculons. Cela lui permet de repérer rapidement son Paysan attitré et de vite le recharger en fruits. Pas une minute à perdre. Et puis, c’est plus prudent de regarder les artilleurs. Des projectiles n’atteignent pas leur objectif.

Le Paysan rencontre deux problèmes principaux dans son œuvre d’artificier. Le premier est facile à prévoir mais compliqué à résoudre : il faut conserver des oranges jusqu’au bout. Une certaine parcimonie est de rigueur. Sinon, les 20 kilos embarqués ne suffiront pas. C’est d’ailleurs aux porteurs de parfois calmer les ardeurs balistiques.

Le deuxième souci est plus inattendu. Si un jeune Paysan n’en avait pas fait l’aveu ennuyé à une dame qui reculait avec moi, je m’en serais peut-être jamais douté : l’enfant ne sait ni où ni à qui envoyer la juteuse offrande. Heureusement pour lui, des cibles de choix se dressent sur son chemin. Une mamie tend malicieusement une épuisette depuis le deuxième étage. Des jeunes grimpent sur un feu rouge, devenu orange clignotant pour la circonstance. Des bricoleurs lèvent d’immenses filets capteurs, sous prétexte de récolter « des vitamines, merci ». Des insolents escaladent des panneaux de signalisation. Des imprudents s’attardent sur un balcon et prétendent photographier. En de telles occasions, c’est beaucoup plus facile. D’un même mouvement, tous les Paysans rentrent dans le jeu, d’adresse ou de massacre. Les oranges fusent. Vive les provocateurs ! ! !

Face à une telle révélation, moi je reste coi. Une orange passe...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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